Le 9 avril 2026, l’ACIFA a organisé sa première réception de l’année. Tenue dans les locaux gracieusement offerts par CUMIS/Co-Operators, la soirée a remporté un vif succès. Les participants ont pu déguster des hors-d’œuvre et des boissons tout en écoutant l’excellente conférencière de l’ACIFA, Paula Allen, qui est la directrice mondiale et la vice-présidente de la recherche, de l’analyse et de la communication stratégique chez TELUS Santé. Elle est venue discuter du thème de la santé mentale au travail. Après les diverses interventions, les participants ont continué à échanger et à profiter du reste de la soirée. Vous trouverez ci-dessous un résumé du discours de Mme Allen.
Paula Allen a commencé son discours d’ouverture devant l’ACIFA en expliquant comment, au début de sa carrière, elle avait été frappée par la façon dont la maladie mentale altère physiquement le cerveau d’une personne, un processus qui peut en effet être observé cliniquement. Un cerveau, par exemple, subit des modifications structurelles à la suite d’une dépression clinique persistante. C’est pourquoi elle se consacre à aider les gens à protéger leur cerveau, cet organe si précieux et si important, mais aussi si fragile.
Cela n’a pas toujours été facile, car la stigmatisation liée à la maladie mentale a constitué un obstacle majeur à l’attention nécessaire qui devait lui être accordée. Mais ces dernières années, on a assisté à une véritable évolution dans la prise de conscience que la maladie mentale n’est pas une source de honte, même s’il reste encore beaucoup à faire. Une partie de cette évolution réside dans la prise de conscience, tant par les entreprises que par les pouvoirs publics, que ne pas s’attaquer à ces problèmes entraîne des conséquences économiques négatives. Il est remarquable de constater que 60 % des demandes d’indemnisation pour invalidité sont liées à des problèmes de santé mentale.
Aussi louable que soit l’engagement à tenir compte de ces réalités, il doit être concilié avec la capacité du secteur privé à gérer les coûts associés à l’incidence des problèmes de santé mentale. L’effet sur le retour sur investissement est réel, mais n’est pas viable à long terme. Une forte pression s’exerce déjà pour maîtriser ces coûts et mettre en place des contrôles plus rigoureux sur les demandes d’indemnisation. Il sera primordial de se concentrer sur la qualité des soins, et il faudra aller au-delà du simple accès aux soins. Les entreprises devront également s’assurer que le versement des prestations est financièrement viable à long terme.
En conséquence, l’heure des comptes approche. Si l’on doit saluer le fait que le secteur reconnaisse la réalité des troubles de santé mentale, il faut également tenir compte des réalités économiques : les entreprises ne peuvent pas augmenter indéfiniment les sommes qu’elles consacrent aux demandes d’indemnisation liées aux problèmes de santé mentale ou découlant de ces derniers. L’ampleur du problème est immense : au total, 36 % des travailleurs canadiens présentent un risque élevé de troubles de santé mentale, 40 % indiquent subir un stress constant, 28 % se sentent plus en colère que jamais, et la situation est encore plus grave chez les jeunes Canadiens. De plus, ces statistiques s’aggravent d’année en année.
La clé pour surmonter ces difficultés en matière de santé mentale réside dans des relations saines. L’évolution humaine nous a programmés pour réagir aux menaces, et nous pouvons apaiser ces inquiétudes grâce aux liens sociaux. Mais notre société pousse les personnes dans la direction opposée : vers un isolement de plus en plus grand. Et l’isolement est une cause majeure de troubles de santé mentale qui entraînent anxiété et stress. La société et les structures du monde du travail sont devenues de plus en plus malsaines, avec toutes les conséquences néfastes associées à cette tendance. Les jeunes sont les plus exposés, et l’on craint réellement que certaines de ces tendances ne se traduisent par des dysfonctionnements et des problèmes permanents. Pas moins de 27 % de la population se sent impuissante, et une proportion importante de jeunes déclare que leur destin est d’avoir une mauvaise santé mentale.
Compte tenu de l’ampleur de ces difficultés, il est primordial d’en parler ouvertement et franchement. Les éléments toxiques sont omniprésents dans notre environnement et nos vies, et ils doivent être identifiés et éliminés. Il est nécessaire de mettre l’accent sur un environnement social et professionnel plus sain et plus épanouissant, mais parvenir à un tel changement systémique n’est pas facile. Pour compliquer encore plus la situation, le Canada accuse un retard par rapport à d’autres pays dans la prise en charge de ces questions, y compris au niveau des pouvoirs publics. Mais le coût de l’inaction finira par imposer le problème et incitera les gouvernements à explorer des moyens de réduire le poids des facteurs sociaux déclencheurs de troubles de santé mentale. Nous avons déjà connu ce scénario : nous avons fait face aux menaces liées aux maladies infectieuses (eau potable, vaccins); nous avons traité les problèmes de sécurité au travail (initiatives réglementaires et législatives, ainsi que des changements culturels quant aux risques jugés acceptables pour les travailleurs); nous avons lutté contre les cancers évitables (taxes sur les cigarettes et campagnes publiques de lutte contre le tabagisme). Le défi de notre époque réside dans la rapidité des changements dans un contexte de manque de prévisibilité, une situation à laquelle le cerveau humain n’est pas préparé. Le cerveau humain préfère la douleur à l’incertitude, mais notre environnement professionnel plonge souvent les travailleurs dans un état d’incertitude permanent. Les coûts économiques d’une telle situation forceront le changement. Nous en avons vu un exemple en 2025 en Australie, lorsqu’une université a imposé des réductions d’effectifs d’une manière si impitoyable qu’un tribunal a jugé cette pratique inacceptable et l’a contrainte à y mettre fin. Nous assisterons à des évolutions similaires au Canada. L’incidence économique des problèmes de santé mentale sur les entreprises et la société poussera les gouvernements canadiens à s’attaquer à ces questions, d’une manière ou d’une autre.
Mme Allen a conclu son discours sur une note optimiste, exhortant les dirigeants à relever le défi. Nous pouvons (et devons) nous intéresser à notre vie et à celle de nos collègues, et nous efforcer de rendre l’environnement dans lequel nous évoluons plus sain et plus heureux. Cela implique d’être inclusif, d’avoir l’esprit d’équipe, d’être bienveillant, d’avoir un but et de prendre des décisions. Sur ce dernier point, Mme Allen est revenue sur son observation précédente : le cerveau humain supporte mal l’incertitude, et cette dernière a des répercussions négatives sur la santé mentale. Prenez donc des décisions pour réduire cette incertitude : même si ce n’est pas forcément la meilleure décision, prenez-la quand même, et vos collègues et vos équipes vous en seront reconnaissants.
La conférence a suscité un vif intérêt, et l’énergie qui régnait dans la salle était indéniable. Mme Allen a été chaleureusement accueillie, et les applaudissements étaient sincères. Lors de la réception qui a suivi, de nombreux commentaires ont souligné à quel point ses propos étaient motivants et percutants, notamment en raison de leur double atout : un ancrage dans la recherche scientifique et un fondement d’humanité sincère.

